SCRATCH ME IF YOU CAN

ARCHIVES – PRÉ COMMUNE PRÉSENCE.

La fusion des genres, voilà l’un des gages du Pantiero dont nous ne nous lasserons jamais. A chaque édition, un éclectisme surprenant, une palette de surprises exaltantes, qui se traduisent parfois pour nous journalistes, en agréable défi. Du hip hop au rock, de l’électro à la pop, l’occasion, toujours, quand ce n’est pas de réviser nos classiques en amont d’une interview, d’en apprendre davantage sur des styles et des techniques. Sous entendu : on a beau aimer la musique, on n’en est pas toujours spécialiste.

Ainsi, le 08 août dernier, les Scratch Bandits Crew embrasaient pour la première fois la terrasse du Palais de leur scratch si particulier. A quelques heures du show, les trois lyonnais acceptaient en coulisses d’ouvrir le bal de nos têtes à têtes. Avec patience mais surtout passion, Supa-Jay, Syr, et Geoffresh ont donc pris le temps de revenir sur leur parcours mais aussi leurs spécificités. Dans une bonne humeur communicative, nos trois scratch-musiciens réussissaient le pari de transformer les néophytes avoués que nous étions en (futurs?) experts…
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement ?
Supa-Jay : Alors SBC, c’est un groupe qui a maintenant 10 ans, qui s’est donc formé en 2002 à Lyon. A la base, on n’avait pas réellement pour intention de former un groupe. Il s’agissait plus d’un collectif qui s’est formé parce qu’à l’époque on faisait tous du scratch chacun de notre côté. Replacé dans ce contexte, le scratch était encore une discipline jeune, sur laquelle il était difficile de trouver des informations, notamment sur le net. Puis un jour on s’est aperçu qu’on était plusieurs à avoir cette passion commune dans une même ville, du coup on a assez rapidement commencé à échanger et se voir beaucoup. Et très rapidement aussi, on nous a proposé de faire des concerts, des shows qui tournaient plus autour de la performance. On faisait aussi beaucoup de compétitions de scratch. Puis avec le temps, aux alentours de 2006, on a eu envie de s’affranchir du côté purement technique pour développer une vraie musique et essayer de se développer sur scène non pas devant un jury mais devant un public, et de proposer un contenu plus artistique. Et voilà, aujourd’hui nous défendons notre album sur scène comme n’importe quel autre groupe.

Votre premier album s’intitule « 31 novembre », référence à une date qui n’existe pas. Y a-t-il une raison particulière ?
Supa-Jay : Oui. On fait de la musique instrumentale qui se veut un peu surréaliste, et quelque part un peu onirique également, de part le fait qu’elle n’est pas forcément accompagnée de paroles. “ 31 novembre ” ça vient un peu de cet esprit, de cet onirisme, de cette esthétique là. On a également pensé à tout l’univers visuel qu’on aime développer autour de notre musique, qui se développe sur scène mais aussi sur la pochette de l’album.

Et votre découverte du scratch, à quand remonte-t-elle ? On peut dire de vous que vous êtes tous autodidactes ?
Supa-Jay : Ca remonte à 96. On pourrait te donner une réponse chacun mais à la fois on a tous les trois un parcours assez similaire.

Syr : Je crois que ça a d’abord commencé par un intérêt pour des sons qu’on pouvait trouver dans le rap, que j’ai personnellement découvert quand j’étais au collège. A l’époque je ne savais pas forcément que ces sons étaient créés avec des platines, qu’il s’agissait de cet instrument. Je l’ai découver plus tard et il a fallu encore un délai pour que je puisse me procurer le matériel. Mais voilà, c’est l’intérêt pour un son particulier qui m’a amené à une passion, qui a débuté je pense pour tout le monde à la fin des années 90.

Supa-Jay : Pour rebondir sur ce que Cyril vient de dire, il y a quand même eu 5 ans entre l’expérience du collectif et la formation du groupe, pendant lesquels on était livrés à nous-mêmes. Et ce qui portait notre intérêt également je pense, c’est que cet instrument qu’est le scratch était encore complètement en défrichage. C’est-à-dire qu’à la fois, effectivement on aurait pu aller à la rencontre de personnes qui pouvaient nous expliquer les choses, mais ça s’est plus fait par exemple en regardant des vidéos. Le côté un peu rare du scratch nous poussait à aller sans cesse à la recherche d’informations, et c’est ce qui a développé tout notre attrait aussi. Pour un instrument dit « normal », il y a tout un cursus : on va dans une école, on apprend le solfège, on intègre une pratique, une technique, puis on trouve son propre style au milieu de tout ça. Pour nous ça a été l’inverse. Au départ il n’y a rien, donc on trouve un style. On pioche dans tout ce qu’on peut trouver à droite à gauche. C’est une évolution complètement différente. Ce qui me plaisait en ce qui me concerne, c’était d’être confronté à la pleine création permanente et non pas à un mimétisme.

L’une de vos particularités est que vous vous affranchissez du sample. Est-ce que c’est uniquement pour vous démarquer ou bien y a-t-il une autre démarche derrière tout ça ?
Supa-Jay : Pour les deux en fait. Le scratch c’est une platine vinyle sur laquelle en bougeant sa main on va faire des allers retours sur le disque. Plus on va aller vite, plus le son va être aigu, plus on va aller doucement, plus le son sera grave. Tout ça nous permet de créer un son à partir d’un disque. Avec la deuxième main, sur la table de mixage on va couper le son, à des endroits précis, ce qui va nous permettre d’insuffler une rythmique. Tout part du disque, si on a un son de guitare, on va pouvoir le moduler. Donc au départ, on allait comme ça piocher des sons dans plein de vinyles différents, on faisait des shows avec des piles de disques. C’était super, mais c’était souvent des sons qui ressemblaient à quelque chose ou des remix. Donc dans notre démarche de s’affirmer comme groupe à part entière, et par rapport à nos envies de composition, on a décidé vraiment de s’affranchir de cette technique pour plutôt privilégier l’enregistrement de sources sonores trouvées ici et là afin de composer notre propre banque de sons. Ce qui nous permet d’être plus libres dans la composition, on peut enregistrer ce qu’on veut. Mais après le principe reste le même, le sampling c’est une école, une culture. On prend les techniques du sampling qu’on transpose sur une banque de sons qu’on s’est faite mais ce sont les mêmes méthodes. Ce n’est pas juste faire jouer un musicien en studio. On enregistre un instrument dont on va extraire des petits segments, pour retrouver la musicalité qu’on peut trouver avec le sample, c’est-à-dire cette découpe, on prend des choses pour les mettre ailleurs…Tout ce bricolage là nous on l’aime beaucoup.

Mais le sample n’est pas non plus une technique mise définitivement de côté ?Supa-Jay : Non pas du tout, il se peut qu’on y revienne plus tard. C’était aussi comme tu l’as dit pour affirmer une identité.

Vous êtes du coup dans l’expérimentation permanente, on aimerait donc en savoir un peu plus sur votre processus de création ?
Supa-Jay : Alors ce qui se passe, pour faire le lien avec la question d’avant, c’est qu’on se constitue une banque de sons en allant enregistrer un peu tous les jours. En fait on a toujours un micro sur nous et on enregistre au jour le jour tout ce qui nous intéresse. Alors des fois effectivement on est en studio pour enregistrer des instruments en particulier, pour faire grossir cette banque de sons. Au final on va y piocher comme si on faisait du sampling. Ces petits extraits, on va les traiter, les triturer au fur et à mesure par l’intermédiaire du scratch. C’est tout un travail de construction et déconstruction qui nous amène à une mélodie. Et en plus de ça, en plus du fait qu’on se soit affranchi du sample, on utilise aussi les vinyles et les techniques de scratch pour contrôler les synthétiseurs, ce qui est un processus assez unique pour l’instant.

Oui, parce que vous créez votre propre matériel…
Supa-Jay : Voilà. Et ça aussi ça participe à l’identité du groupe. En fait au lieu d’utiliser un synthétiseur piloté par des touches de piano, nous on a réussi par le biais de trucs un peu barbares et de technologies un peu diverses à faire en sorte que ce soit les mouvements que l’on fait sur le vinyle qui contrôlent tous les sons du synthétiseur. Et en plus de ça on a aussi quelques petits instruments un peu ludiques qu’on utilise sur scène, comme une guitare-scratch ou la derbouka-lampe, des trucs un peu hybrides qu’on a fabriqués. C’est un peu barbare à expliquer, mais tout ce matériel prend son sens sur scène.

Et lorsque vous enregistrez avec les musiciens, ça part plutôt en impro totale ou bien est-ce vous avez déjà une idée précise de ce que vous recherchez ?
Supa-Jay : Non, pour 99% de la matière, l’intérêt c’est de laisser l’instrumentiste libre, de ne lui donner aucune indication. On aime se retrouver avec une matière, d’une certaine façon, qu’on nous impose. On choisit les musiciens et l’instrument, mais après on les laisse improviser. De la sorte on se retrouve face à quelque chose de neuf. Le but est que ce soit à nous de faire la composition. En bonus de tout ça, à la fin, quand les morceaux sont élaborés à partir de toute cette matière là, il se peut que des musiciens reviennent en studio pour peaufiner, mais c’est plus anecdotique.

Combien de temps ça vous prend pour rassembler une banque de sons satisfaisante ?
Supa-Jay : Pour notre premier album, il s’agit d’une matière qui s’est constituée entre 2006 et 2012. Presque depuis le début du groupe.

Pouvez-vous nous parler de vos influences et références ?
Supa-Jay : Le scratch ça vient du hip hop. Ca a 40 ans et ça n’a pas cessé d’évoluer. On vient de là, et tu peux rattacher à ça le rap, la culture graffiti ou encore le beat box etc… On a suivi ces mouvements pendant très longtemps. Après on considère le scratch comme un instrument, et un instrument ne définit par forcément un style. Quand tu fais de la guitare, ça ne veut pas forcément dire que du fait du rock. Alors le scratch c’est aussi un peu la culture DJ. Tout ça pour dire qu’on fait plutôt un hip hop métissé avec de la musique électronique, mais aussi avec de la musique improvisée comme le jazz. Parce qu’en utilisant le scratch et en faisant de la musique instrumentale on ne peut pas se contenter de faire des instrus hip hop qui tournent en boucle.

Les artistes dont vous étiez fans dans les 90′s ?
Supa-Jay : Déjà pour nous, les années 90′s c’est quand même l’âge d’or du hip hop. C’était les grandes années du Wu Tang, des Roots… Après au niveau des producteurs c’était les Neptunes, Timbaland, DJ Premier.

Et niveau collaboration, avez-vous des projets ou bien y aurait-il un artiste avec lequel vous aimeriez collaborer ?
Supa-Jay : Ce qui est cool, c’est que par l’intermédiaire du scratch, vu qu’on se constitue des banques de sons, en réalité sur notre disque on retrouve la participation de 20 musiciens. D’une certaine manière on a déjà fait énormément de collaborations. En plus de cela, on collabore avec un graphiste pour nos visuels et nos vidéos présentés sur scène. On a aussi fait une apparition sur le dernier album des Chinese Man. Et puis, il y a des choses aussi qui sont en cours…

On a le droit d’en savoir un peu plus ?
Supa-Jay : Ha ben je ne sais pas, Muse ne t’a rien dit ? (rires)

Parlons un peu du live. Comment vivez-vous l’expérience ? Pensez-vous avoir atteint l’aisance que vous recherchiez sur scène ?
Supa-Jay : Tout est toujours perfectible. Comme je disais précédemment, le scracth c’est un instrument qui a 40 ans, qui a beaucoup évolué d’un point de vue technique mais aussi matériel. Aujourd’hui avec toutes les solutions qui existent, notamment avec le numérique, ça nous permet d’être vraiment souple sur scène, sans aucune frustration instrumentale. Au contraire, on fabrique notre propre matériel, donc dès qu’on a une idée, on peut la mettre en œuvre.

Quelle importance accordez-vous au show visuel ?
Supa-Jay : On essaye de proposer au public un spectacle assez immersif. On souhaite éviter le cliché qui voudrait que soit tu fais de la musique et tu places un chanteur dessus, soit tu fais de la musique qui fait danser et elle se suffit à elle même. On propose une scénographie pour être entre les deux. On cherche à proposer un vrai spectacle, un vrai univers.

Quel regard le public tient-il à votre avis sur le scratch aujourd’hui ? Pensez-vous qu’il soit assez démocratisé ?
Supa-Jay : Je pense qu’en France ce sont les Birdy Nam Nam qui ont vraiment démocratisé la tendance. Il y a eu un avant et après. Avant eux, lors d’un show, on était obligé de prendre le micro pour expliquer ce qu’on faisait. Après, les gens ne connaissaient pas forcément encore les techniques, mais avaient intégré le fait qu’il s’agissait d’un instrument à part entière et comprenaient qu’on soit sur scène pour défendre notre musique. Le seul bémol que je relèverais aujourd’hui, c’est qu’avec l’envahissement de la tendance électro, il y a un amalgame qui se fait parfois entre le scratch-musicien et le Dj. Les gens pensent parfois que trois scratch-musiciens c’est comme trois DJ réunis, et que donc on va danser trois fois plus, qu’on va balancer trois fois plus de bons sons. Il faut bien rappeler aux gens que le scratch est un instrument de musique et que chacun en fait ce qu’il veut, et que ce n’est pas forcément dédié au dance floor.

Et justement, le fait qu’on vous compare aux Birdy Nam Nam, vous le prenez comment ?
Supa-Jay : C’était plus au début je pense. Ca se produit un peu moins. D’une certaine manière ce n’était pas grave. Mais tu vois, au fur et à mesure de l’interview, on a énuméré les spécificités qui nous caractérisent, et c’est aussi pour ça qu’on a mis l’accent dessus : c’est pour que ce ne soit pas juste le concept de trois ou quatre mecs qui font du scratch qui compte, mais plutôt la musique qu’on propose.

Avez-vous déjà commencé à réfléchir un peu à votre prochain album ?
Supa-Jay : On a sorti l’album en avril, et on l’a adapté pour la scène. On va le jouer encore pendant un certain temps mais on ne s’arrête jamais en fait de le faire évoluer. On aime faire des concerts qui ne soient pas toujours les mêmes. C’est une musique qui est quand même très écrite, on sait exactement ce qu’on doit faire, quand et comment, c’est pour ça que c’est important de retravailler parfois certains morceaux pour le live. Concernant le prochain album, ce sont pour l’instant plus encore des concepts dans nos têtes, et puis on est entrain de collecter les sons qu’on a envie d’utiliser. Mais on va prendre notre temps.

Des concerts prévus à l’étranger bientôt ?
Supa-Jay : C’est la bonne nouvelle. A partir d’octobre normalement on va commencer à voyager. Jusqu’à maintenant les plannings et agendas ont fait qu’on a toujours été un peu obligés de repousser les déplacements à l’étranger ; comme on a beaucoup de scénographie on avait besoin de temps pour adapter les shows. Mais en octobre oui, on commence par Taiwan.

Pour finir, par rapport au concert de ce soir, vous vous sentez comment ?
Supa-Jay : On se sent bien. Après je t’avoue qu’on ne parle pas trop des concerts avant de les avoir faits. Mais là c’est super, parce qu’on a pas mal travaillé depuis que le disque est sorti et j’avoue que le fait d’être à la mer c’est quand même bien cool, parce qu’on va pas forcément avoir de vacances cette année…

Album : “31 novembre” (Infrasons)

M.

Interview réalisée en août 2012, lors du Festival Pantiero, à Cannes.

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