A PLACE TO BURY STRANGERS : L'INTERVIEW

ARCHIVES – PRÉ COMMUNE PRÉSENCE.

A Place To Bury Strangers, c’est le son pur rock à côté duquel il ne faut surtout pas passer. Trio new yorkais influencé par The Jesus and Mary Chain, The Cure, ou bien encore My Bloody Valentine, il est communément référencé par la critique comme le groupe le plus puissant de la Grande Pomme. Armée d’une énergie qui vous électrise, la formation déverse sur la scène post punk psychédélique une adrénaline aussi violente que jouissive. Une résurrection sonore envoutante et déroutante, face à laquelle se soumettrait sans broncher la plus timorée des mijaurées.

A l’occasion du festival Pantiero, nous avons eu la grande chance de rencontrer le groupe dont nous sommes clairement fans. Profitant de l’absence de nos confrères déserteurs, certainement pas encore bien remis de l’after de la veille, c’est avec joie que nous nous sommes accaparés les trois rockeurs. Au cours d’une interview fleuve, Oliver, Dion et JSpace nous aurons au final autant amusé qu’épaté. En passant d’Aleister Crowley aux cactus de Dutronc, le trio nous aura offert une vue sur ses philosophies et vérités. Un échange chaleureux non dépourvu d’humour ; une preuve qu’on peut errer du côté obscur sans s’y perdre pour autant.

Tout d’abord, pouvez-vous nous parler de ce qui vous inspire au quotidien ?
Dion Lunadon (basse) : Mes amis, ma vie, ce qui m’entoure.

Oliver Ackermann (chant/guitare) : New York. Son art, ses habitants. Il émane tant de choses inspirantes de cette ville. Des musiciens du monde entier viennent s’y installer, on a donc la chance d’y voir des tas de groupes, de nombreux artistes. Et puis, la vitesse à laquelle les choses s’y passent. Son rythme entrainant.

Et d’un point de vue musical, qu’elles sont vos principales influences ?
Dion : Un tas de choses qui proviennent de genres différents à vrai dire.

Oliver : Pas mal de groupes comme Natural Child, qui est vraiment extra. Coin Under Tongue aussi. Ou bien encore All the Saints, un autre groupe hallucinant. Toute une flopée de supers artistes… Je pense qu’actuellement c’est une très bonne période pour la musique. Parce qu’on parle de cette bataille entre les groupes due au manque d’argent, des nombreux clubs qui ferment, mais d’un autre côté, ce contexte qui incite parfois les artistes à produire des shows illégaux, dans des maisons, provoque au fond une excitation nouvelle. Tout ça ramène un danger dans la musique qui à mon sens était nécessaire.
C’est assez étrange cependant : en ce moment, on assiste à ce revival de la pop des années 80, dont tous les groupes que j’ai cité précédemment – et même nous – se sentent étrangers. On ne « rentre pas dans le moule ». Pour moi, tout ça c’est une sorte de musique bien trop stéréotypée et prudente, qui se diffuse par le net, de la musique accessible et portable pour la plupart des gens. Ce que nous nous essayons toujours de faire, c’est de ramener le côté fun que nous trouvions dans le rock quand on était gamin, et surtout, de garder l’excitation de la prise de risque.

A quel point la performance live est-elle importante pour vous ?
Oliver : C’est vraiment important. A mon sens, il y a deux façons d’explorer la musique. L’une serait de l’écouter, et dans ce cas là il ne s’agit que d’apprécier du son, mais si tu as la chance de voir un concert, je pense que tu as là l’opportunité d’en faire quelque chose de différent, de créer un événement. Nous on essaye de recréer cette ambiance dont je parlais précédemment, celle qu’on vivait lorsqu’on allait voir des concerts étant gosse. Peut être que je tripais sous acide à l’époque, qui sait, mais je me souviens que je vivais ça comme si c’était la chose la plus incroyable que je n’avais jamais vu ou entendu. En tout cas, ça a changé ma vie, donc j’essaye juste de répliquer ça. Aujourd’hui, je n’éprouve plus souvent grand chose en concert. Dans le passé quand je voyais des groupes comme Dinosaur Jr jouer, ça me renversait complètement, c’était tellement impressionnant et puissant. Mais aujourd’hui, pour je ne sais quelles raisons, même si ça reste toujours bon, je ne ressens plus la folie et le danger. Peut-être que l’environnement y fait aussi, peut-être que ces groupes sont devenus si grands qu’on ne peut plus les voir jouer que dans ces immenses salles de concert où tu ne peux plus vraiment apprécier totalement. Il y a des règles, des équipes, qui t’empêchent de te lâcher et de savourer en toute liberté.

Alors justement, quel est le concert le plus mémorable auquel vous avez eu la chance d’assister ?
Oliver : Pour moi, les Ramones. Juste parce que les gens devenaient complètement dingues. Tout le monde dansait, était surexcité, avec un énorme sourire sur le visage. Et c’était du non stop, ca ne s’arrêtait jamais. Morceaux après morceaux, on avait juste le temps d’entendre un « fuck you », que sur scène ça s’enchainait direct avec un autre morceau excellent, que j’adorais forcément. C’était vraiment de la folie, même la batterie ne s’arrêtait pas entre les morceaux. Quand bien même elle s’arrêtait, on avait le droit à une intervention de Joey Ramone qui faisait allusion au cimetière que le spot du concert surplombait en balançant un « And it’s a Pet Semataryyyyyyy ».

JSpace (batterie) : J’ai eu la chance de voir un tas de concerts étant gosse. J’en voyais peut-être trois par semaine et sincèrement, ils étaient toujours tous excellents.

Dion : T’es chanceux… Je veux dire, la plupart de ceux que j’ai vu étaient plutôt mauvais…(rires). La réelle excitation dont on parle, tu la ressens une fois tous les cinq ans. Ca n’arrive pas si souvent que ça de te prendre une grosse claque devant une performance dont tu peux dire qu’elle change ta perspective de la musique. Pour moi, parce que je viens d’un pays différent de mes collègues (la Nouvelle Zélande, ndlr), j’ai pour repère une scène différente, et mes souvenirs concernent des groupes dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler, mais qui m’ont fait devenir le musicien que je suis.

Quelqu’un en particulier vous a-t-il donné envie de faire de la musique ?
Dion : Non, personne en particulier. Je suis mon seul moteur de motivation.

Oliver : Pareil, j’ai juste commencé en faisant de la musique que j’aimerais écouter. Mais plus qu’un artiste reconnu, c’est plutôt en ce qui me concerne des petits groupes locaux dont jamais personne n’a entendu parlé qui m’ont motivé. Tu sais, quand tu as 14 piges et que tu restes bouche bée devant un groupe qui déchire. Tu vient à te dire : « ok, si mon pote James peut jouer de la guitare, alors pourquoi pas moi ».

Avant que votre carrière décolle, aviez-vous des jobs ?
Oliver : Moi je designais des jouets. Et aujourd’hui j’ai une compagnie qui fabrique des pédales de distorsion, Death by Audio.

Dion : Je n’ai jamais vraiment eu un vrai boulot. Je postais des affiches dans les rues pour des groupes, jusqu’en 2000 peut-être.

Ca a été dur de réussir dans la musique ?
Dion : Oui, ça prend du temps, ça demande beaucoup de travail

Oliver : Je pense que c’est extrêmement difficile. Tu sais, tout artiste qui a de la longévité dans ce métier te dira que ça lui a pris vraiment du temps et que ça a été difficile avant de pouvoir se sentir capable d’y arriver. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un père propriétaire d’un label.

C’est aussi une question de chance et de rencontres…
Oliver : L’argent est aussi un paramètre important. Quand tu vois tous ces groupes qui émergent juste parce qu’ils sont beaux gosses et qu’ils ont l’argent de papa et maman, ça me rend malade. De les voir là, avec leur bus de tournée immense alors que personne n’en a. Nous, on est pauvre et moche, alors il nous reste seulement qu’à travailler très dur.

Mais vous êtes doués (gifted)…
Dion : Ouais « Gifted »…ce sera le titre de notre prochain album !

Vous aimeriez composer pour le cinéma ou pour des séries ? C’est assez à la mode.
Dion : J’ai toujours voulu le faire.

Oliver : Ce serait intéressant de signer une bande originale, ca doit être vraiment une super expérience. Avoir un visuel et devoir créer un son en même temps doit être génial.

Il me semble avoir déjà entendu vos morceaux dans plusieurs séries ?
Oliver : Oui, dans Skins et même dans The L world. On était un peu le premier groupe masculin à y participer. C’était étonnant et hilarant.

Dion : Moi j’aimerais vraiment travailler pour le cinéma, parce que c’est une façon tellement différente de composer. Tu n’as pas à écrire de paroles, à moins que tu le veuilles, tu n’as pas de charte à respecter, tu es libre de composer selon une humeur, ça doit être vraiment cool. Tu travailles plus à partir d’une sorte de canevas.

Avec qui aimeriez vous collaborer ?
Dion : J’adorerais travailler pour David Lynch. La première fois que je suis arrivé aux Etats-Unis, avant que je sois dans ce groupe, j’écrivais de la musique inspirée par les bandes originales de ses films. J’aime cette ambiance sombre et morose. J’ai trouvé que Johnny Greenwood (guitariste de Radiohead ndlr) avait fait un super boulot pour le film There will be blood. J’aime assez les bandes originales de westerns, comme dans ceux de Morricone.

Et à part la musique, quelles sont vos autres passions ?
Dion : Ah… on ne fait pas beaucoup d’autres choses à côté de ça. (Rires)

Oliver : On est vraiment focalisé sur la musique sous tous ses aspects en fait. On en contrôle tout, du design de l’album jusqu’aux visuels qui sont projetés sur scène. On enregistre tout nous-mêmes, on construit pratiquement tout notre matériel. A part ça, on aime les choses normales de la vie, sortir, passer des soirées avec nos amis, aller au musée…
On aime varier les plaisirs, et je pense que New York est une ville qui nous le permet. C’est juste parfait. Il y aura toujours cet événement tendance, dont tout le monde va entendre parler et vers lequel tout le monde va se diriger.

Y a-t-il des jours où la musique arrive à vous agacer ?
Dion : C’est sûr qu’il faut parfois faire un break. C’est comme tous les autres métiers, si tu ne fais que ça tous les jours, il arrive un moment où il faut peut-être s’en détacher un peu pour arriver justement à mieux l’apprécier. Si tu te prends une semaine de repos, ou même seulement deux jours, quand tu reviens, tu reviens plus frais, plus motivé et revitalisé.

Oliver : Je m’implique tellement dans tout ce que je fais, que ce soit la musique, la compagnie que je dirige ou bien l’entraide aux amis, que ça ne me paraît jamais ennuyeux. Je reste plutôt très excité par tout ce qui m’arrive et je me considère comme très chanceux.

Un autre artiste avec lequel vous aimeriez collaborer ?
Oliver : Je ne sais pas, il y a un tas de personnes avec qui ca serait cool de coopérer. Ce serait intéressant de travailler avec quelqu’un d’un genre différent et de croiser nos univers. C’est difficile de donner des noms, j’aime tellement de types de musiques différentes.

Vous connaissez quelques artistes français ?
Dion : Jacques Dutronc… Il est l’un de mes préférés. Gainsbourg aussi. Mais j’aime beaucoup Dutronc parce que j’ai joué quelques fois les DJ à New York et j’aime passer ce genre de musique.

Tu comprends ce qu’il raconte ?
Dion : Oui, quelques chansons, comme celle du cactus sur lequel tu ne peux pas t’asseoir…

J’ai lu qu’on disait souvent de vous que vous étiez le groupe qui joue le plus fort de New York…
Oliver : Ce n’est pas forcément un compliment pour être honnête d’être qualifié de bruyant. Mais les choses sont ce qu’elles sont, et nous le sommes probablement. Mais nous avons des raisons de jouer aussi fort, on n’essaye pas juste de l’être comme ça. C’est une façon d’exprimer un dynamisme, de réveiller un endroit trop silencieux. Ca sert le propos. C’est important pour nous de contrôler l’audience en quelque sorte.

Dion : Je connais un tas de gens qui aiment ça, se perdre dans la musique parce que c’est tellement puissant qu’il n’y a pas moyen de s’en échapper, quand tu peux la ressentir à travers tout le corps et que tu te sens comme transporté.

Votre musique a un côté sombre et violent, reflète-t-elle un état d’esprit ?
Oliver : Je pense que la majeure partie de notre musique est écrite en rapport aux émotions les plus fortes et intenses que nous avons. Parfois ça transcrit de la colère, parfois du chagrin… On parle de ce qui nous prend le plus aux tripes. Beaucoup d’artistes proposent un univers plein de rage, qui peut paraître effrayant ou très triste et dépressif, mais le public sait gratter la surface pour en faire quelque chose de plus confortable. Personnellement, je le vis parfois comme une thérapie : quand je m’aperçois que je peux accomplir ces choses, me lâcher et devenir complètement fou sur un concert. En même temps, en dehors de scène je suis plutôt heureux tout le temps…

Dion : C’est un mec super drôle, il adore faire l’idiot. Il n’est jamais triste ou en colère !

Et votre nom, d’où vient-il alors ?
Oliver : C’était tout le drame du groupe à l’époque, de trouver un nom. C’est tiré du nom d’un poème philosophique d’Aleister Crowley en fait. C’était un peu un coup de veine, on avait quatre idées en tête, puis on a mis celui-ci sur le flyer de notre premier concert, et voilà, on a fait avec. Je dois avouer qu’au départ je n’aimais pas ce nom. Mais j’ai tendance à penser que ça rend le groupe meilleur ou plus fort, si tu n’aimes pas son nom. Parce que si tu ne l’aimes pas, tu dois en quelque sorte élever le groupe au dessus de ça et tout parier sur la musique, gagner le respect à travers le nom pour ce que ta musique représente vraiment. Des tas de groupes ont des noms vraiment stupides, comme Nirvana par exemple… Je veux dire, c’est génial, tu peux dire « putain Nirvana c’est trop bon, quel nom génial en plus », mais si t’y penses, s’ils avaient été un groupe pourri, ç’aurait été horrible pour eux. On se serait retrouver à dire « eurk, Nirvana » en pensant à eux de façon ridicule. Le groupe fait le nom ce qu’il est, donc j’étais plutôt excité de notre trouvaille. C’est plutôt cool qu’on ait un nom à chier, parce que ça porte les gens en confusion, qui pensent qu’on est une bande de pirates ou un groupe d’heavy métal, et qui t’avouent après avoir discuté avec toi qu’ils étaient effrayés à l’idée de te rencontrer, juste parce que ton nom sonne effrayant. C’est sympa de brouiller les pistes.

Avez-vous commencé à travailler sur votre prochain album ?
Oliver : On y travaille actuellement. On a commencé à enregistrer en octobre.

Vous avez déjà un titre pour cet album ?
Oliver : Non. On a quelques idées, mais on ne posera un titre dessus que lorsqu’il sera complètement terminé. Pour ne pas partir dans des tas de directions inutilement. A vrai dire, la façon dont on travaille sur ce nouvel album est assez inédite pour nous : on essaye d’écrire le plus de morceaux possible, et de les retravailler le plus possible. On a dû en écrire peut-être 35 en octobre, mais on en jette beaucoup, on en a gardé à peu près 7, et on a dû en écrire 14 ou 15 autres depuis, et on va certainement continuer. Mais on est vraiment excité par ce travail de composition, j’ai construit pas mal de matériel de studio pour cet album. On pense à plein de choses. Tu peux enregistrer n’importe quel son de n’importe quelle façon pour qu’il sonne bon, mais une fois que tu as trouvé l’endroit et l’équipement qui te convenait, une fois que tu as donné naissance au son que tu voulais, pourquoi ne pas essayer, pendant l’enregistrement même, de rajouter un peu de danger dans tout ça ? Pourquoi ne pas foutre le feu à un ampli, pourquoi ne pas tenter un solo guitare, le but étant de renouer avec l’énergie que tu pouvais avoir étant plus jeune, et de capter l’excitation du moment. Parce qu’au final, tu n’as pas tout le temps du monde devant toi et bientôt tout finira par brûler, alors pourquoi ne pas faire de ce solo le meilleur que tu aies joué dans ta vie, ou pourquoi ne pas enregistrer une guitare sous l’eau ou une batterie à l’arrière d’un van ? Tenter des expériences intéressantes afin de trouver des sons inédits. Peut-être que ça n’est pas nécessaire, mais je pense que ça ajoute un coté excitant à ce que nous faisons. A l’heure du conformisme, où tout le monde se sert des ordinateurs pour enregistrer, je continue de penser qu’il faut éviter de se reposer sur ses acquis et qu’il ne faut pas hésiter à prendre des risques.

Alors pour finir, quel serait le meilleur endroit pour écouter APTBS ?
Oliver : Au lit… Non, je ne sais pas. Pour moi il suffit juste d’être un peu curieux et motivé pour écouter de la musique. La notre est plutôt bonne quoiqu’il en soit… si tu n’es pas trop déprimé !

Interview réalisée le 11/08/11 lors du Festival Pantiero, à Cannes pour New Release

M.

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